Corinne Baujard
Axes de recherche
Synthèse de la carrière
Présentation synthétique de thématiques de recherche : grands axes de recherches et apport dans les domaines concernés ( sciences de l’éducation et de la formation)
Mots clés : Expérience avec autrui, part de soi, transmission des savoirs, expérience professionnelle, organisation du travail, savoirs éducatifs, soin et art, expérience avec autrui une part de soi.
- La première thématique abordée est une approche originale de la réflexivité dans la reconstruction de son expérience avec autrui. Comment la reconstruction de son expérience avec autrui modifie-t-elle l’action de soi ? Nous partons de l’hypothèse selon laquelle l’expérience d’autrui peut modifier sa façon de faire et permettre de se doter de compétences humaines pour exercer son activité personnelle et professionnelle. Il s’agit de se demander comment autrui transforme mon identité humaine. Cette approche caractérise « l’agir professionnel » (Argyris, 1995 ; Schön, 1984) du comportement d’autrui de ce qui a pu se passer de manière consciente ou inconsciente et d’en expliciter la posture d’apprentissage. C’est ce temps de recul que nous proposons dans nos nouveaux champs de recherche par un retour reconstruit. Nous tentons de comprendre la nature de la connaissance « actionnable » (Schön 1984 ; Argyris, 1995), autant pour les professionnels que pour les chercheurs. La réflexivité est une activité de pensée qui a pour objet de prendre conscience des déterminants de la pensée, des savoirs, de l’expérience, et plus largement de l’implication de soi. Elle vise à reconsidérer la pratique d’une activité sociale de soin d’accompagnement de rétablissement et plus largement l’objectivation d’un processus de distanciation contribuant à façonner les conduites humaines. Ce travail de réflexion vise à prendre conscience de la construction de soi, comment se construit une représentation de soi-même qui va interférer avec autrui.
Un cadre de l’analyse de l’activité (Vygotsky, 1934), permet de mieux comprendre l’implication affective et émotionnelle selon une perspective interactionniste comme celle de la relation entre le sujet et l’objet (Goffman, 1973). Ce nouveau champ permet de se demander si une posture « Faire de son expérience avec autrui une part de soi » détermine une transformation effective de la connaissance qu’elle procure. La question de l’influence de soi dans la transformation de ses savoirs, de ses représentations et de ses pratiques (Habermas, 1973) interroge le sujet lorsqu’il se prend pour objet d’analyse et de connaissance (Bourdieu, 2001). Nous distinguons le vécu d’expérience et les leçons de l’expérience. En réalité, l’apprentissage par l’expérience est le produit de l’interaction sur autrui dans le monde professionnel. Dubet (2022), devenir soi-même est avant tout une expérience sociologique au cours de laquelle les apprentissages informels sont prépondérants (Baujard, 2020). Observer n’est jamais aisé (voir Spinoza) puisque « l’intention de transformation du monde » (Barbier, 2013) produit un changement dans la construction identitaire personnelle et sociale des acteurs. Quels savoirs mobiliser permettant de comprendre autrui ? Cette question trouve une réponse dans « une caractéristique construite à partir d’un engagement situé, finalisé qui a donné lieu à un symposium au colloque de La biennale de l’éducation et de la formation (2023). Les publications en cours avec mes doctorant.es reconstruisent l’accompagnement dans les activités de formation sur différents terrains de recherche.
Avancées scientifiques au domaine concerné
Le professionnel est à la fois un acteur et un sujet. L’acteur se socialise autour du travail éducatif. Le sujet se construit dans l’expérience sociale de son activité et donne du sens à son vécu, à son histoire grâce à la réflexivité. Ces caractéristiques sont enseignées dans les milieux de formation des adultes. On en déduit que les sciences de l’éducation sont indispensables pour analyser la relation à autrui. Elles visent à identifier la connaissance de savoirs qui structurent la réflexion dans le cadre de la pratique professionnelle. Schön (1996), dans le prolongement des travaux de Piaget (2007), porte une attention sur la manière dont l’expérience de soi se construit et transforme l’activité humaine dans la manière d’éprouver autrui. Cette construction passe par une construction sociale qui se joue pour apprendre à prendre la mesure de son efficacité et rester prudents face aux illusions.
La manière de « Faire de son expérience avec autrui une part de soi » suffit-elle au professionnel dans la reconnaissance de son expérience selon une subjectivation qui engage ses qualités humaines et transforme chacun de soi « en entrepreneur de nous-mêmes » (le care, la solidarité, le don et le contre don, l’éthique, les valeurs) ? On peut aussi aborder l’art de se raconter des histoires pour transformer un slogan pour soi-même et pour autrui, qui identifie les ressorts profonds et suscite un débat autour d’enjeux sociaux trop souvent éludés.
On voit bien que les chercheurs en Sciences de l’éducation et de la formation peuvent apporter une contribution significative pour comprendre les interactions avec autrui à partir de l’expérience de soi. La posture adoptée par le collectif de ce symposium (chercheur es, professionnelles) donne toute sa place à l’expérience de cette production de connaissances en contexte.
La seconde thématique de recherche porte sur la médiation culturelle associée au soin dans une diversité d’environnements culturels. A partir de partenariats menés avec plusieurs musées et hôpitaux, nos recherches appliquées aux divers espaces culturels ont donné naissance à de multiples projets thérapeutiques à la recherche du bien être et d’une qualité de vie. Au sein de l'espace éducatif, l’accès à l’art transforme le rapport à soi, à l’autre, aux espaces et aux contenus dont ils sont porteurs. Ces situations offrent des expériences multiples ouvrant sur des pratiques culturelles et artistiques (ré) interrogeant l’expérience liée au soin thérapeutique tout au long de la vie. L’art est catalyseur d’émotions et de sensations. L’art est « expérience » au sens de Dewey : « en définissant l’art comme expérience, on se donne les moyens d’accorder à ces contextes l’attention qu’ils méritent, au lieu d’enfermer l’esthétique dans un formalisme étroit ». Et c’est « l’expérience esthétique qui donc permet au philosophe de comprendre ce qu’est l’expérience » (Dewey, 2010, p. 19). Source de développement et d’évolution individuelle, l’art s’adresse à tous les publics. On peut de ce fait déterminer les effets et les bienfaits qu’il procure à tout un chacun.
Toute situation artistique est l’occasion de rencontres esthétiques. Au musée, les premières rencontres entre des lieux et des sujets spécifiques offrent des expériences de visites très variées, accompagnées, ouvrant vers des pratiques culturelles qui méritent d’être étudiées. L’orientation de vie peut se réaliser autour d’un processus créatif dans un espace artistique. Le récit d’une réalisation artistique permet à la personne de vivre et de comprendre les expériences vécues. Si l’on conçoit l’art comme une expression de liberté qui ouvre la voie à la subjectivation, on pourrait alors dire que ces expériences créatives qui traduisent des consciences perspectives en pensées et qu’en cela elles reflètent la dimension symbolique de l’expérience vécue.
Dans le monde professionnel, des salariés peuvent désormais bénéficier des bienfaits des collections exposées dans les musées pour soigner stress, anxiété, mélancolie, morosité quotidienne ou maux les plus divers de la maladie. Depuis la Renaissance, le contact avec les œuvres d’art produit des émotions favorables sur la perception du réel (Winnicott, 1971). Au sein de nombreux musées (Musées des Beaux Arts de Lille ou Lille Art Moderne de nombreuses manifestations accompagnent les personnes vulnérables invitées à s’exprimer sur les œuvres observées. Au Canada, une expérimentation menée par une association de médecins sur les modalités de construction du sujet prescrit des « ordonnances muséales » pour que des patients ou des enfants atteints de maux puissent visiter gratuitement le musée des Beaux-Arts de Montréal. Des visites thématiques apparaissent comme alternative à la prise de médicaments. Dans le cadre de notre étude réalisée en 2020 sur les bienfaits de la visite au musée pour se rétablir après une intervention chirurgicale, un partenariat de parcours de soin esthétique a été conclu entre le service d’intervention cardiologique de l’hôpital parisien de La Salpêtrière et le musée de Compiègne. Dès 2023, des ordonnances muséales sont prescrites aux patients cardiaques qui peuvent ainsi bénéficier de pratiques artistiques pour se rétablir. On offre des regards multiples sur l’art dont la singularité contribue au vivre ensemble. S’interroger sur les relations à l’art est l’occasion de concilier les impératifs éthiques et le respect de la personne. Et c’est à ce titre, qu’il est possible de se demander si l’art peut nous sauver des épreuves de la vie ? Comment s’inscrit-il dans un travail sur soi au bénéfice du bien être personnel ? Qu’en est-il de son apport éducatif, thérapeutique ou du bien être personnel ?
A l’issue de nos travaux, deux apports sont apparus qui ne portent pas sur les objets mais sur de nouveaux rapports aux savoirs qui engagent autrui. Mais, des limites apparaissent au regard des réalités du terrain et de la manière dont la médiation culturelle offre nouveaux rapports entre le soin et la vulnérabilité. Les résultats portent sur la transformation des environnements d’apprentissage. Les représentations provisoirement stabilisées construisent du sens, ce qui suppose toujours un effort d’abstraction selon la diversité des parcours de visite. La médiation culturelle est un processus qui redéfinit les savoirs dans les relations au rétablissement thérapeutique des personnes vulnérables qui évoluent dans un environnement de bien-être.
Avancées scientifiques au domaine concerné
Notre recherche interroge la relation entre l’expérience esthétique qu’offre le musée et la transformation de soi au contact d’œuvres d’art. L’art aurait un rôle favorable dans l’amélioration de la santé (notamment psychique). Si pendant longtemps le musée était destiné à des initiés, avec une mission d’exposition d’œuvres d’art, aujourd’hui, il est aussi un lieu de vie, ouvert aux apprentissages, où le spectateur devient acteur. L’expérience muséale est complètement transformée. Winnicott (1971) et Dubuffet (1973) sont convaincus des effets bénéfiques de l’art sur la santé. Les propos associés à l’OMS et en référence à d’autres expérimentations muséales mondiales (Royaume-Uni, Montréal, Japon, France), on peut introduire le concept de « muséothérapie » comme complément aux traitements médicamenteux. De nombreux musées développent des ateliers associant art, loisir, thérapie (Musée LAM de Lille, Musée Saint-Anne, Musée Le Louvre).
L’art associé à la thérapie interroge les thèmes de la condition humaine et permet la transformation profonde du sujet créateur. Plusieurs courants scientifiques envisagent l’art comme objet de recherche autour de pratiques « transformatrices ». Ainsi, le changement de regard sur l’activité artistique du malade oriente la réflexion sur le statut de l’artiste lui-même. Les œuvres traitent de l’expérience esthétique au musée d’Art Brut de Lausanne, à travers une exposition d’œuvres d’artistes (salariés) ayant des troubles psychiques voire psychiatriques. Les transformations identifiées associent une amélioration psychique, une décentration de soi et une expérience muséale qui transforme la notion d’élitisme du public. L’art permet un dialogue intime avec soi.
La recherche s’est prolongée au sein de nouveaux terrains autour du musée éducatif afin de rendre compte d’une diversité sociale ou culturelle permettant aux jeunes et adultes de construire leurs propres dispositifs d’apprentissage en fonction de projets culturels. La recherche implique une mise à distance avec le terrain de manière à monter en généralité. Le travail éducatif a permis d’orienter mes travaux sur l’expérience esthétique et la transformation de soi au contact de l’art contribuant au rétablissement d’une personne vers une démarche de guérison.
Le projet de recherche sur l’expérience des âges de la vie et la formation de soi permet le partage cumulatif de savoirs collectifs et de découvertes qui offre un autre regard sur la singularité du vivre ensemble. S’interroger sur les relations entre les âges est l’occasion de concilier les impératifs éthiques et le respect des personnes. Ouvrage à paraître fin 2026.
Puis évoquer les musées immersifs
2 - Publications et productions scientifiques : quelques lignes de 6 publications jugées les plus significatives
OS : Baujard, C. Baeza, C. Danvers, F. (2025) Médiation artistique et expérience thérapeutique en éducation. Paris : L’Harmattan.
La médiation artistique est à l’origine de multiples expériences thérapeutiques. Dans un espace éducatif, toute rencontre esthétique ou pratique créative transforme le rapport à soi, à l’autre. Des regards multiples et croisés sont nécessaires pour répondre à une question : la relation à l’art bénéficie-t-elle au bien être personnel ? En matière de santé, tout rétablissement dépend de l’impact existentiel de la souffrance. Aussi est-il nécessaire de repenser l’expérience thérapeutique à la lumière de la subjectivité, des valeurs, des projets de vie des personnes dans un contexte humain. Cet ouvrage de recherche, qui s’inscrit dans différents champs scientifiques, propres aux sciences de l’éducation et de la formation, offre des regards contrastés selon des contextes spécifiques liés aux travaux de recherche menés par les chercheur.es des équipes du CIREL
ACL Baujard, C. 2024. Reconnaissance professionnelle des seniors en situation de vulnérabilité : vers une transformation de l’expérience des accompagnants dans une entreprise de logistique Projectics, 38, P. 87-102 (DOAJ-JISG).
Cet article interroge la reconnaissance professionnelle des seniors en situation de vulnérabilité sur le vécu des accompagnants dans une entreprise européenne de logistique. Nous étudions l’expérience dans la manière dont les accompagnants se construisent eux-mêmes afin de comprendre les transactions sociales qui favorisent l’action des seniors. Comment la posture professionnelle de reconnaissance favorise-t-elle l’engagement des seniors au travail ? Une étude exploratoire conduite en 2022 auprès des accompagnants, complétée par une observation sur site réalisée à l’automne 2023, permet de relever l’existence d’une certaine distance subjective dans la considération d’autrui. Dans bien des situations, les seniors parviennent à un sens pour eux-mêmes qui engage le vivre ensemble dans l’activité du travail réalisée.
CO - Baujard, C. 2023. Cultural, Space, Digitization and Training in the Museum. In Balmon, T. Garnier, G. Cultural Training and Education Spaces, London : Wiley. p. 109-121.
This chapter deals with a case study on the management of organizations for the competitive examination for the recruitment of professors in France to teach in high schools, preparatory classes, universities and grandes écoles; it is the only example in the world of a body that is present in both the secondary and higher education systems). The text questions the space of training in the museum confronted with actions of modernization. It deals with the digitization of activities offered to the public. Several innovative pedagogical initiatives support the reflection of the uses by the visitors and the various facets of the cultural spaces of training question the rapport of the cultural knowledge in universe of sense for the future professors. How can the digital museum be a cultural space for training ? What does the museum reveal about pedagogical practices? The approach put forward invites to focus on new educational programs in interaction with the actors of the cultural environment.
Traduction : Cet article porte sur une épreuve de cas portant sur la gestion des organisations à l’agrégation externe du second degré. Le sujet proposé interroge l’espace de formation au musée confronté à des actions de modernisation. Il aborde la numérisation des activités proposées au public. Plusieurs initiatives pédagogiques innovantes soutiennent la réflexion des usages par les visiteurs. Différentes facettes des espaces culturels de formation interrogent le rapport du savoir culturel en univers de sens pour les futur.es professeur.es. Comment le musée numérique peut-il être un espace culturel de formation ? Que nous révèle le musée sur les pratiques pédagogiques ? La démarche proposée invite à se centrer sur de nouveaux programmes éducatifs en interaction avec les acteurs de l’environnement culturel.
Mots clés : Musée, étude de cas, expérience de visite, innovation pédagogique, savoir, espace culturel de formation.
ACL Baujard, C. 2022. Expérience esthétique et médiations thérapeutiques au musée. Le Sujet dans la Cité, Revue Internationale de recherche biographique, n° 9, mars, p. 221-235.
Cet article s’interroge sur la conciliation qui peut s’opérer entre l’expérience du soin au musée et la transformation de soi au contact de pratiques esthétiques qui bouleversent notre regard. Il s’agit d’envisager dans quelle mesure la thérapie qui repose sur des émotions peut soigner ou rétablir. Une approche biographique en Sciences de l’éducation permet d’appréhender les œuvres artistiques. La visite nous surprend par l’ingéniosité des supports proposés à des fins de rétablissement. Autant d’occasions d’ouvrir des voies en sciences de l’éducation et de la formation sur le rapport à soi et au monde qui s’y institue.
ACL Baujard, C. 2021. Silence et musée, ce que nous révèle le musée sur notre façon d’apprendre. Revue recherches en éducation, Spirale. n° 67, p. 157-171.
Cet article est le fruit d’une réflexion menée sur l’expérience muséale silencieuse propre à l’interaction entre le visiteur et le contexte d’exposition. Une logique de transmission des savoirs, d’éducation et de pédagogie à la formation culturelle se déploie tout au long de la vie. Que peut nous apprendre le silence sur la façon d’accéder aux savoirs ? Autrement dit, le silence dans le parcours de visite peut-il être source de valeur éducative ? Le silence est un espace d’éducation qui produit une singularité d’une nouvelle relation au savoir muséal.
OS Baujard, C. (dir.) 2020. Validation des acquis buissonniers, vers une meilleure reconnaissance de l’expérience des professionnels, des étudiants et des élèves, Paris, l’Harmattan.
Cet ouvrage mené dans un esprit collaboratif interroge la manière de valider les acquis buissonniers des professionnels des étudiants et des élèves ? L’apprentissage par expérience suppose une multitude de savoirs informels et non formels, souvent inconscients. L’expérience personnelle des jeunes qui ne sont ni en formation, ni en éducation, ni en emploi, reste encore largement ignorée, voire niée. La validation des acquis buissonniers (VAB) offre aujourd’hui la possibilité de prendre en compte la diversité de parcours de vie articulés entre l’exclusion et l’intégration. Une fenêtre s’ouvre aux jeunes afin de résoudre les difficultés qu’ils rencontrent tout en parvenant à modifier ou inverser leur destin familial, social et éducatif. La reconnaissance des acquis buissonniers devient un champ de recherche scientifique qui bouleverse les systèmes éducatifs. Véritable défi, elle s’inscrit dans plusieurs mondes au sein d’un espace d’interactions entre légitimité des acquis et reconnaissance de l’expérience. Elle constitue un levier de transformation des pratiques pédagogiques tout en contribuant à la démocratisation de l’enseignement.