Cultures mémorielles européennes

L’étude des cultures mémorielles européennes est mon principal champ d’investigation actuel (Lieux de mémoire européens, DP n° 8087, 2012, avec E. François ; Regards sur l’Europe, avec M. Foucher et al., Documentation Française, 2019, Europa. Notre histoire, Les Arènes, 2017, 1392 p., codir. E. François, coéd. P. Monnet, A. Nishiyama, O. Rader, V. Rosoux, J. Vogel, coord. M. Plitt, 149 contributions internationales) [tr. all., 3 vol., WBG, 2019 ; tr. angl. à paraître, Bloomsbury, 2021]. Cet intérêt s’origine dans mes travaux sur Günter Grass et les régions-frontières germano-polonaises. La mémoire traumatique de l’écrivain allemand et l’histoire symbolique de régions tour à tour allemandes et polonaises ont mis en lumière la centralité de « l’histoire relationnelle » (Beziehungsgeschichte de Klaus Zernack) pour les memory studies. Durant les années 2000, marquées par l’histoire transnationale, l’histoire globale et le concept de mémoire culturelle (Jan Assmann), j’ai axé mes travaux sur « l’appropriation culturelle du passé de l’Autre » (Nordost-Archiv, 2006). Cette réflexion m’a conduit à une confrontation productive avec Pierre Nora, le défi consistant à penser la matrice foncièrement transnationale de « lieux de mémoire » pertinents à l’échelle européenne. Engagé dans un dialogue privilégié avec Etienne François (coéd., Lieux de mémoire allemands, 3.vol.), mais aussi avec Robert Traba (Lieux de mémoire germano-polonais, 4 vol.) et quelques autres, mon travail a donné lieu, autour d’Europa, à des articles de synthèse sur la dialectique « mémoires communes » - « mémoires divisées » - « mémoires-Monde », au cœur des mémoires européennes (histoire&politique, 2019 ; « Understanding transfers in history and the study of memory », 2019 ; Le Débat, 2018).

Entre Allemagne et Pologne (Europe centrale): régions-frontières, mémoires transnationales

Frappé par le retour en force de la référence au patrimoine allemand dans la reconfiguration des identités régionales polonaises après 1990, je suis passé, pour ma thèse dirigée par Jacques Le Rider (Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières, 1848-1914, Belin, 2002, trad. all. 2005), de mon travail sur les mémoires de Günter Grass et de Danzig au XXe siècle, à une enquête historique consacrée aux concurrences identitaires dans la région plurinationale de Poznań (Polonais, Allemands, Juifs).  La seconde moitié du XIXe siècle est une période cruciale pour la création des identités nationales (A.-M. Thiesse) "entre Allemagne et Pologne", alors que la Wielkopolska, devenue province prussienne depuis les Partages de la Pologne (1793), est soumise, après 1848 et après 1871, à une germanisation culturelle massive, dirigée contre la majorité démographique polonaise de la région. La question des usages du passé occupe une place centrale dans cette enquête, comme elle caractérise également mes études "post-multiculturelles" consacrées aux traces du passé allemand dans les territoires occidentaux de la Pologne après 1945, notamment à Gdańsk et Wrocław. Enjeux qui demeurent fondamentalement transnationaux, qu'ils soient politiques, sociaux, mais aussi culturels ou anthropologiques  Au sein du projet « Frontières fantômes en Europe centrale » (BMBF, 2011-2017), initié par la géographe Béatrice von Hirschhausen au Centre Marc-Bloch de Berlin, et de la collection éponyme aux éditions Wallstein, nous avons tâché d’élaborer une notion transdisciplinaire permettant de mieux saisir l’articulation entre rémanences spatiales et mémoires sociales (B. von Hirschhausen et al., Frontières fantômes. Comment repenser espaces et acteurs dans le temps, en all., 2015 ; Slavic Review, 2019).

Littérature et mémoire (Günter Grass)

Au commencement était Günter Grass. La confrontation avec l’œuvre et la figure du Prix Nobel de littérature a joué un rôle matriciel dans mon parcours. L’omniprésence de la mémoire (du nazisme, de la faute, de la patrie perdue) dans l’œuvre littéraire et l’engagement politique de l’auteur du Tambour et de la Trilogie de Danzig, m’a conduit à prolonger mon approche littéraire initiale, ouverte déjà aux enjeux transnationaux de la réception (Günter Grass. Tambour battant contre l’oubli, Belin, 2003), par une géographie et une sociologie transnationale de la mémoire repérant, à Gdansk, en Pologne, en Allemagne etc., les usages politiques de cette figure iconique, née à Danzig en 1927. Sous la plume de Grass, mais aussi dans les mises en scènes autour de sa personne, la mémoire est affaire de mise en forme du passé : traduction en fiction des expériences individuelles, « grand récit » déployé par les autorités, locales et nationales, à travers les commémorations et les hommages. De son vivant déjà, Grass était devenu un « lieu de mémoire germano-polonais », thème auquel j’ai consacré une longue contribution dans le projet éditorial éponyme en 4 volumes dirigé par Robert Traba et Hans Henning Hahn (2011-2015). Outre son contenu explosif, la tardive révélation par Grass, en 2006, de son appartenance à la Waffen-SS après son enrôlement en 1944-1945 a posé un problème de nature : elle se présentait à nouveau sous une forme littéraire. J’ai mené une enquête factuelle rigoureuse me conduisant à une réflexion générale sur les « choses cachées depuis la fondation de l’Allemagne d’après-guerre » (Vingtième Siècle, 2007 ; Le Débat, 2007).