Thomas Serrier
Axes de recherche
Histoire allemande et européenne XIXe-XXIe s
Cultures mémorielles européennes
L’étude des cultures mémorielles européennes est mon principal champ d’investigation actuel (Lieux de mémoire européens, DP n° 8087, 2012, avec E. François ; Regards sur l’Europe, avec M. Foucher et al., Documentation Française, 2019, Europa. Notre histoire, Les Arènes, 2017, 1392 p., codir. E. François, coéd. P. Monnet, A. Nishiyama, O. Rader, V. Rosoux, J. Vogel, coord. M. Plitt, 151 contributions internationales, 111 auteurs) [tr. all., Europa. Die Gegenwart unserer Geschichte, 3 vol., WBG, 2019 ; tr. angl. The European Way since Homer. History, Memory, Identity, 3vol., Bloomsbury, 2021]. Cet intérêt s’origine dans mes travaux sur Günter Grass, Danzig-Gdansk, les régions-frontières germano-polonaises et les transferts culturels germano-polonais. La mémoire traumatique de l’écrivain allemand et l’histoire symbolique de régions tour à tour allemandes et polonaises ont mis en lumière la centralité de « l’histoire relationnelle » (Beziehungsgeschichte de Klaus Zernack) pour les memory studies. Durant les années 2000, marquées par l’histoire transnationale, l’histoire globale et le concept de mémoire culturelle (Jan Assmann), j’ai axé mes travaux sur « l’appropriation culturelle du passé de l’Autre » (Nordost-Archiv, 2006). Cette réflexion m’a conduit à une confrontation productive avec Pierre Nora, le défi consistant à penser la matrice foncièrement transnationale de « lieux de mémoire » pertinents à l’échelle européenne. Engagé dans un dialogue privilégié avec Etienne François (coéd., Lieux de mémoire allemands, 3.vol.), mais aussi avec Robert Traba (Lieux de mémoire germano-polonais, 4 vol.) et quelques autres, mon travail a donné lieu, autour d’Europa, à des articles de synthèse sur la dialectique « mémoires communes » - « mémoires divisées » - « mémoires-Monde », au cœur des mémoires européennes (histoire&politique, 2019 ; « Understanding transfers in history and the study of memory », 2019 ; Le Débat, 2018). La réflexion sur "l'entre-deux" et le décentrement comme caractéristique de l'histoire (et de l'historiographie) européenne est au coeur du récent Zwischen Welten. Grenzüberschreitungen europäischer Geschichte [Entre-mondes. L'histoire européenne comme écriture du passage et de l'entre-deux], coéd. avec Ekaterina Makhotina, Darmstadt, WBG, 2023. Débuté fin 2024, appuyé sur une large coopération européenne (ULille, Universität Bielefeld, EuroClio, USC Santiago de Compostela, Lviv Center of Urban History, Johannes Gutenberg Universität Mainz, Université de Tartu), le projet ERASMUS+ "lexi.eco. Europe. Concepts. Online", soutenu d'abord par l'ISITE UL.NE (Mots de l'Europe, 2021-22) et par la Fondation des Treilles (Large Group Residential Study, 2023), explore de manière comparée et transnationale le versant sémantique et conceptuel de l'histoire politique de l'Europe depuis 1945 avec un focus spécial sur l'après-1989.
L'histoire de l'Europe est l'histoire de ses frontières: frontières politiques, imaginaires des frontières, frontières fantômes
Frappé par le retour en force de la référence au patrimoine allemand dans la reconfiguration des identités régionales polonaises après 1990, je suis passé, pour ma thèse dirigée par Jacques Le Rider (Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières, 1848-1914, Belin, 2002, trad. all. 2005), de mon travail sur les mémoires de Günter Grass et de Danzig au XXe siècle, à une enquête historique consacrée aux concurrences identitaires dans la région plurinationale de Poznań (Polonais, Allemands, Juifs). La seconde moitié du XIXe siècle est une période cruciale pour la création des identités nationales (A.-M. Thiesse) "entre Allemagne et Pologne", alors que la Wielkopolska, devenue province prussienne depuis les Partages de la Pologne (1793), est soumise, après 1848 et après 1871, à une germanisation culturelle massive, dirigée contre la majorité démographique polonaise de la région. La question des usages du passé occupe une place centrale dans cette enquête, comme elle caractérise également mes études "post-multiculturelles" consacrées aux traces du passé allemand dans les territoires occidentaux de la Pologne après 1945, notamment à Gdańsk et Wrocław. Enjeux qui demeurent fondamentalement transnationaux, qu'ils soient politiques, sociaux, mais aussi culturels ou anthropologiques Au sein du projet « Frontières fantômes en Europe centrale » (BMBF, 2011-2017), initié par la géographe Béatrice von Hirschhausen au Centre Marc-Bloch de Berlin, et de la collection éponyme aux éditions Wallstein, nous avons tâché d’élaborer une notion transdisciplinaire permettant de mieux saisir l’articulation entre rémanences spatiales et mémoires sociales (B. von Hirschhausen et al. [TS]), Phantom Borders in Eastern Europe. A New Concept for Regional Research, in: Slavic Review, 2019). L'approche de l'histoire européenne par la problèmatique des "frontières fantômes" héritées de l'histoire et structurant le continent à l'heure actuelle, ouvre sur des enjeux politiques, sociaux, économiques transversaux de l'histoire européenne et de l'Europe contemporaine. Une part importante de mes recherches et de mes enseignements actuels, étendus par comparatisme à d'autres cas européens (Irlande du Nord, Europe du Sud-Est), s'origine dans ces approches méthodologiques croisées entre "Past Borders, remembered borders, phantom borders" (cf. art. in: F. Bretschneider et al., Border complexities, Nomos, 2026). Comme le dit Krzysztof Pomian, "l'histoire de l'Europe est l'histoire de ses frontières".
Littérature et mémoires européennes
Au commencement était Günter Grass. La confrontation avec l’œuvre et la figure du Prix Nobel de littérature a joué un rôle matriciel dans mon parcours. L’omniprésence de la mémoire (du nazisme, de la faute, de la patrie perdue) dans l’œuvre littéraire et l’engagement politique de l’auteur du Tambour et de la Trilogie de Danzig, m’a conduit à prolonger mon approche littéraire initiale, ouverte déjà aux enjeux transnationaux de la réception (Günter Grass. Tambour battant contre l’oubli, Belin, 2003), par une géographie et une sociologie transnationale de la mémoire repérant, à Gdansk, en Pologne, en Allemagne etc., les usages politiques de cette figure iconique, née à Danzig en 1927. Sous la plume de Grass, mais aussi dans les mises en scènes autour de sa personne, la mémoire est affaire de mise en forme du passé : traduction en fiction des expériences individuelles, « grand récit » déployé par les autorités, locales et nationales, à travers les commémorations et les hommages. De son vivant déjà, Grass était devenu un « lieu de mémoire germano-polonais », thème auquel j’ai consacré une longue contribution dans le projet éditorial éponyme en 4 volumes dirigé par Robert Traba et Hans Henning Hahn (2011-2015). Outre son contenu explosif, la tardive révélation par Grass, en 2006, de son appartenance à la Waffen-SS après son enrôlement en 1944-1945 a posé un problème de nature : elle se présentait à nouveau sous une forme littéraire. J’ai mené une enquête factuelle rigoureuse me conduisant à une réflexion générale sur les « choses cachées depuis la fondation de l’Allemagne d’après-guerre » (Vingtième Siècle, 2007 ; Le Débat, 2007). Les enjeux identitaires de la réception polonaise de Grass sont un bel exemple de "géopoétique", entre littérature, territoires et mémoires. Au-delà du cas Günter Grass (et d'un projet en gestation sur les "après-coups" troublants qui jalonnent sa biographie), cette histoire allemande de la honte a le potentiel d'amorcer une réflexion européanisée sur le ressort de cette émotion dans la politique internationale et les perceptions identitaires.