Dan Di Razza
Axes de recherche
Doctorat
Résumé : Le travail de thèse concerne l'articulation entre gestualité et théorie contemporaine de la résistance au pouvoir. Ces recherches s'enracinent dans un double constat :
- D'une part, la réduction des formes de la contestation sociale à la grève, au vote, au militantisme partisan ou à l'action syndicale, produit des formes de disqualification discursive, de désapprobation infantilisante ou de stupeur moralisante à l'endroit des subversions populaires qui ne se donnent pas dans les formes légitimes et les parcours banalisés par le pouvoir. Cette réduction, elle-même produit d'une histoire de la disciplinarisation des formes de résistance, par laquelle sont minorées et invisibilisées un éventail de modes d'action, relègue dans les marges ou dans l'hors champ du politique l'insurrection de vies rendues invisibles et inaudibles. Disqualifiées aux marges de l'intelligibilité, infantilisées ou pathologisées, les actions de ces hommes et femmes, dits par d'autres et dans les mots du pouvoir, sont ainsi régulièrement relégués à l'ordre du « geste ». Le renvoi à la gestualité constitue ainsi un sceau d'infamie à visée normative : il déqualifie l'action et l'assimile à un supposé autre du politique : le mouvement corporel spontané, irréfléchi, pulsionnel, solitaire, mécanique, stimulus réflexe, improductif, sans finalité, erratique, chaotique et in fine violent, sauvage, barbare. Il existe ainsi un ensemble de procédés de relégation discursive (exclusion, assignation, confiscation, production ) qui dégrade la modalité pratique choisie par les subalternes, la situe à distance des formes traditionnellement reconnues comme politiques, et produit une double invisibilisation : invisibilisation du contestataire et invisibilisation de la forme contestataire de son action.
- D'autre part, nous assistons paradoxalement à une réhabilitation croissance du spectre conceptuel de la gestualité dans le champ politique, notamment pour qualifier les formes inédites de résistance et de subversions populaires internationales. Au sein de l'éventail pratiques des subversions, la catégorie de geste est régulièrement réhabilitée par les subalternes et mobilisée dans les productions des mouvements contestataires. Il sert par exemple à décrire des phénomènes aussi divers que les occupations asystématiques des gilets Jaunes, les destructions Black bloc ou émeutières, les sabotages couplés aux connaissances naturalistes des soulèvements de la terre, les formes de désobéissance civile auxquelles forme Extinction Rebellion, les réappropriations de places publiques des Nuits debout ou d'Occupy Wall Street, les modes de résistance de quotidienneté des migrants, exilés et bénévoles à leur contact, les contestations dissimulées des Midi contre Poutine ou du mouvement chinois des pages blanches, les désertion italienne des tâches domestiques dans les années 70 ou les destructions iconoclastes féministes des artefacts ou objets d'art stimulant imaginaire masculiniste et culture du viol.
Tout l'enjeu de la thèse consiste à étudier ce caractère bifide de la gestualité politique, à questionner l'histoire de sa relégation, l'histoire de la « disciplinarisation des formes de résistance » qui jette dans l'hors champ du politique tout un éventail pratique de subversions, et à poser la question : comment ces gestes reconfigurent-ils les termes et les paradigmes de la résistance politique, et quelle est la portée normative de ces nouvelles formes de subversion ?