Histoire littéraire et culturelle de la RDA

Un premier axe de recherche concerne l’histoire littéraire et culturelle de la RDA, avec une interrogation sur le champ littéraire de la RDA, les tensions entre recherche d’autonomie et hétéronomie et la volonté de situer le plus précisément possible différents courants et auteurs dans leurs rapports avec le discours officiel et le pouvoir. Ainsi, dans mon travail de thèse qui est à la base de ces réflexions, il s’agissait de préciser, à partir des prises de position et des productions poétiques publiées dans un corpus d’une vingtaine de revues autoéditées en RDA dans les années 1980, la place de ces auteurs relégués à la marge du champ littéraire. L’approche bourdieusienne permettait de décrire les conflits dans le champ littéraire est-allemand pendant cette période et de concevoir une pluralité de positions qui ne pouvaient se réduire à l’antagonisme souvent affirmé entre soumission et dissidence. Dans le contexte de la RDA, le statut de l’autonomie littéraire et la valeur qu’on y attache ont dû être réévalués et il s’est révélé utile de réfléchir aux différentes formes que l’hétéronomie peut revêtir en dehors du cadre institutionnel (p. ex. la fonction substitutive de la littérature, la confrontation critique au pouvoir, l’utopie). J'ai ensuite continué à explorer le corpus de ma thèse sous différents angles et thématiques. Plus récemment, le questionnement sur la réception des avant-gardes et de la modernité en RDA m’a conduit à m’intéresser à la poésie de Wolfgang Hilbig et à l’influence du poète futuriste russe Vélimir Khlebnikov dans son œuvre.

Après un travail de thèse consacré à un phénomène très particulier de la littérature de RDA, j’ai voulu reconsidérer d’autres périodes dans une perspective diachronique. Ainsi, je me suis intéressée aux années 1950, période très fortement marquée par l’ingérence du politique dans le champ littéraire, pour questionner les marges de manœuvre de la littérature face aux injonctions du discours officiel. Un premier objet d’études était le « roman d’usines » qui avait pour fonction de faire adhérer la population aux objectifs du plan économique. Malgré son rôle idéologique très marqué, on constate toutefois un décalage entre la volonté politique d’imposer la doctrine du réalisme socialiste et sa mise en œuvre par les auteurs. La lecture de ces romans a fait apparaître également la présence de représentations des expériences de la Seconde Guerre mondiale allant en partie à l’encontre du discours antifasciste de l’époque. À partir de ce constat, je me suis plus particulièrement intéressée à la représentation de la fuite et de l’expulsion dans la littérature triviale, dans la littérature à vocation didactique et dans les romans d’usine des années 1950. Contrairement à l’idée très répandue que ce sujet était un « tabou » en RDA, on constate que la littérature avait au contraire une fonction de « réémotionalisation » face à un discours officiel très rationnel.

J'ai également souhaité réinterroger un des concepts-clés de la RDA – l’antifascisme. Trop souvent réduit à la seule acceptation idéologique, il s’agissait de revenir aux bases historiques de l’antifascisme, d’ouvrir un regard comparatiste avec d’autres pays et de distinguer, pour la RDA, faits historiques et discours idéologique. Des études sur l’œuvre de Franz Fühmann et de Stephan Hermlin ont également été nourries par des réflexions sur leur lien avec l’antifascisme officiel.

Littérature contemporaine de langue allemande

Un deuxième axe de recherche est constitué par des travaux sur la littérature contemporaine de langue allemande, en particulier sur son rapport au passé, recoupant par là des réflexions déjà présentes dans le premier axe. Un premier sous-axe concerne la résurgence du passé national-socialiste et de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah dans la littérature contemporaine. Afin de dresser un premier bilan des sujets traités, des débats déclenchés et des formes esthétiques choisies, j’ai dirigé en 2006 un dossier de la revue Allemagne d’aujourd’hui à ce sujet. Ensuite, en recourant aux apports méthodologiques des études mémorielles et au concept de génération, je me suis penchée sur l’expression littéraire de différentes mémoires articulées dans les œuvres littéraires : mémoire des victimes et mémoire des « bourreaux ». Ainsi, j’ai analysé le traitement de la mémoire de la fuite et de l’expulsion chez des écrivains de la deuxième génération à l’Ouest et à l’Est. Du côté de l’expression littéraire de la mémoire des victimes, une réflexion a été engagée sur le concept de post-mémoire, sur le rapport entre fiction et factualité, la question du « témoignage » et l’expression du trauma dans des textes provenant d’écrivains allemands de la deuxième et troisième génération, comme Kevin Vennemann, Steffen Mensching ou W.G. Sebald. Dans le prolongement de mes travaux sur la littérature de RDA et sur l’antifascisme, mais également sur les représentations de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah dans la littérature contemporaine, il faut mentionner l’ouvrage codirigé avec Katja Schubert (Störfall? Auschwitz und die ostdeutsche Literatur nach 1989, 2016) qui se confronte aux thèses de Wolfgang Emmerich stipulant qu’il n’y avait pas de confrontation à la Shoah dans la littérature de RDA, ni dans la littérature est-allemande après 1989. Le livre, notamment son introduction, invite à reconsidérer cette question de façon plus nuancée.

Un deuxième sous-axe interroge les productions d’une nouvelle génération de jeunes auteurs originaires de RDA qui mettent au centre de leurs textes leurs souvenirs d’enfance et de jeunesse en RDA. Il s’agissait de problématiser leur rapport au passé, d’en déterminer les modalités et les différentes écritures. D’un côté, on trouve des œuvres qui réclament leur littérarité et mettent en scène des procédés de distanciation fictionnelle par rapport à leur objet. De l’autre, on peut lire des mémoires et des souvenirs d’enfance qui sont présentés comme des textes référentiels dont les auteurs seraient des « témoins » d’une époque révolue. À l’exemple de ces deux courants, j’ai analysé les rapports entre mémoire/post-mémoire et recherche identitaire à l’intérieur d’une génération pour qui la chute du Mur constitue un événement de rupture significatif. Plus récemment, j’ai élargi cette réflexion pour tenir compte de la composante temporelle, en m’interrogeant comment les œuvres reflètent le changement du régime temporel intervenu après 1989.

Culture, mémoire et identité

 

Un troisième axe relie les questionnements présents dans les deux axes précédents autour des notions de culture, de mémoire et d’identité, et cela également dans une perspective interdisciplinaire et transnationale. Il s’agit d’extrapoler les résultats de mes recherches en littérature et de les confronter à d’autres domaines de recherche.

Premièrement, il s’agissait de questionner le rapport entre culture et mémoire des violences et conflits du XXe siècle sous l’angle de leurs représentations dans la littérature, dans les arts et dans les musées, et cela de façon transversale à travers différentes aires culturelles. La perspective inter- voire transdisciplinaire et transnationale permet ainsi de faire ressortir des similitudes dans l’interrogation du passé, dans les approches et formes utilisées (cf. C. Hähnel-Mesnard, M. Liénard-Yeterian, C. Marinas (dir.), Culture et mémoire. Représentations contemporaines de la mémoire dans les espaces mémoriels, les arts du visuel, la littérature et le théâtre, 2008).

Dans la même optique, mes études sur la représentation de la fuite et de l’expulsion dans la littérature de RDA et dans la littérature contemporaine m’ont convaincue que cette mémoire ne pouvait être envisagée uniquement dans sa dimension nationale et qu’il était essentiel de tenir compte de son impact sur les constructions d’identités et de mémoires en Europe centrale (cf. C. Hähnel-Mesnard, D. Herbet (dir.), Fuite et expulsions des Allemands : transnationalité et représentations, 2016). 

Le travail sur la littérature de jeunes auteurs originaires de RDA a fait ressortir l’importance de la question de l’identité et son influence sur la construction d’une mémoire collective spécifiquement est-allemande (cf. E. Goudin-Steinmann, C. Hähnel-Mesnard (Hg.), Ostdeutsche Erinnerungsdiskurse nach 1989. Narrative kultureller Identität, 2013).